4 mars par Maxime Perriot
Source : Rock Drillers, Harry Gottlieb, American Published by WPA, 1939, CC, https://www.metmuseum.org/art/collection/search/374789
Pour éviter les risques d’une succession en cascade de défauts de paiement qui a fait suite à la crise de la dette déclenchée à partir de 2020-2022 (voir partie 2), quelle a été la réaction des États et des institutions internationales telles que le FMI ?
Les pays du Sud Global ont donc été encouragés à s’endetter pendant les années 2010, avant de voir leur accès aux financements des créanciers privés se réduire à partir de 2020-2022, puis, pour certains d’entre eux, de rentrer en défaut de paiement, ou de s’en rapprocher.
Comme cela a été le cas pendant les années 1980, les prêteurs publics – surtout multilatéraux – se sont substitués aux créanciers privés qui ne voulaient plus prêter, car cela représentait trop de risques de ne pas être remboursés ou qu’il était plus intéressant de prêter au Nord. Ce phénomène apparait clairement dans le graphique 10, ci-dessous.
Graphique 1 : Prêts multilatéraux aux pays dits en développement (hors Chine)
Depuis 2020, et principalement en 2020, 2022 et 2023, les prêts multilatéraux accordés aux pays du Sud global ont fortement augmenté. Les montants déboursés sont plus de deux fois supérieurs aux années 2013 – 2017. Parmi ces créanciers multilatéraux, le FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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revient en force depuis 2020 (voir plus loin), la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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conserve un rôle de premier ordre et les banques régionales de développement (comme la Banque africaine de développement) jouent un rôle, même s’il est moins important.
Même tendance avec les créanciers bilatéraux (les États qui prêtent à d’autres États), qui eux aussi jouent les prêteurs en dernier ressort quand les créanciers privés ne veulent plus prêter à des pays en difficulté. Le graphique 11 montre cette évolution à l’échelle de l’Asie du Sud, avec des prêts bilatéraux beaucoup plus élevés sur la période 2018 – 2023 que pendant les années précédentes. Parmi les créanciers bilatéraux, la Chine a notamment profité de la crise de la dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
pour étendre son influence dans le cadre des nouvelles routes de la soie. Nous avons développé cette question dans cet article.
Graphique 2 : Prêts bilatéraux aux pays d’Asie du Sud, en milliards de dollars courants.
Les créanciers bilatéraux et multilatéraux – tels que le Fonds monétaire international – accordent donc des prêts d’urgence et fournissent aux pays en difficulté les devises dont ils ont besoin pour continuer à importer ce qu’ils ne produisent pas, et pour continuer à rembourser les créanciers privés.
Systématiquement, les prêteurs multilatéraux – principalement le FMI et la Banque mondiale – imposent, en échange de ces prêts, des conditionnalités
Conditionnalités
Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt.
politiques à appliquer. Ils imposent aux gouvernements une baisse des dépenses sociales – dans des pays qui sont en défaut de paiement et en crise économique dont la population est généralement déjà en grande difficulté –, des privatisations, une ouverture toujours plus importante des économies vers la mondialisation
Mondialisation
(voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.
Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».
La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale, donc une spécialisation toujours croissante dans la production et l’exportation de quelques biens qui éloigne le pays de toute indépendance sur le plan alimentaire…
Quand le Sud traverse une crise de la dette – comme ce fut le cas dans les années 1980, et comme c’est le cas depuis 2020 – le FMI et ses conditionnalités ne sont jamais loin. Depuis la crise du Covid-19, le Fonds monétaire international est revenu en force. Entre 2020 et fin 2023, il a prêté à près de 100 pays pour un montant de 300 milliards de dollars [1].
Graphique 3 : Prêts du FMI aux pays dits en développement (en milliards de dollars US)
Ce graphique illustre parfaitement le retour en force du Fonds monétaire international dans les pays du Sud global. L’institution financière internationale, qui ne prêtait quasiment pas à ces États entre 2011 et 2017, a prêté plus de 50 milliards de dollars à ces pays en 2020, plus de 35 milliards de dollars en 2022 et près de 30 milliards de dollars en 2023. Concernant les années 2018 et 2019, le prêt de 44 milliards de dollars accordé à l’Argentine pèse très lourd dans les chiffres mondiaux.
Graphique 4 : Prêts du FMI aux pays dits en développement en 2020
Pour l’année 2020, celle où le montant des prêts accordés par le FMI a été le plus important, le graphique 13 montre à qui l’institution de Bretton Woods a prêté. La région qui a reçu le plus de prêts du Fonds monétaire international en 2020 est l’Afrique subsaharienne, avec 18 milliards de dollars. Nous y reviendrons par après.
À chaque prêt, le FMI impose un approfondissement des politiques néolibérales. Il poursuit ainsi deux objectifs principaux :
1) Faire en sorte que les créanciers privés, touchés par le risque de défaut de paiement d’un pays ou par ses difficultés économiques, soient remboursés ;
2) Approfondir toujours plus le système économique néolibéral mondialisé, donc réduire au maximum le rôle protecteur et régulateur de l’État au détriment d’une large majorité des populations, à l’avantage d’une classe capitaliste ultra minoritaire.
D’autre part, comme l’ont montré Camille Bruneau et Christine Vanden Daelen dans Nos vies valent plus que leurs crédits. Face aux dettes, des réponses féministes, publié en 2022, les politiques néolibérales du FMI impactent spécifiquement les femmes [2]. Selon les régions et les contextes, les réalités suivantes se manifestent de manière plus ou moins importante et peuvent se combiner :
Le FMI encourage également la création de zones de libre-échange. Or, les multinationales qui profitent de cette mondialisation néolibérale s’installent dans les zones où la main-d’œuvre est la moins chère pour être les plus compétitives possibles sur le marché. Cette main-d’œuvre est essentiellement, et parfois exclusivement féminine. On le voit au Bangladesh, où des centaines de milliers de femmes sont exploitées dans des usines qui ne respectent aucune norme de sécurité. En 2013, le Rana Plaza, une usine de vêtement qui alimentait différentes marques internationales s’est effondrée, faisant au moins 1 135 mort
es. En 2023, les travailleuses du textile du Bangladesh ont manifesté. Elles réclamaient des hausses du salaire minimum et ont été violemment réprimées. 161 d’entre elles ont été poursuivies au pénal.Jules Falquet a également montré que la course aux devises, pour importer tout ce que les pays ne produisent pas et pour rembourser leurs dettes, pousse des gouvernements à encourager l’exportation de main-d’œuvre féminine à l’étranger. Par exemple, de nombreuses femmes népalaises ou sri lankaises partent travailler dans les pays du Golfe pour des salaires de misère dans des conditions terribles. De même, le surtourisme industriel génère une augmentation des activités dégradant les femmes. Les destinations mettent notamment en avant la « beauté exotique » des femmes locales.
Pour résumer, le schéma qui a mené le Sud global à une crise de la dette qui a elle-même mené à un approfondissement des politiques néolibérales dans ces pays est le suivant :
1- Les créanciers privés ont augmenté leurs prêts aux pays du Sud dans les années 2010, car les taux d’intérêt n’étaient pas intéressants au Nord. Les pays du Sud global ont donc pu se financer par l’émission de titres et via les banques privées.
2- En 2020, à cause de la crise économique liée au Covid-19, les pays dits en développement ont vu leurs recettes en devises extérieures chuter à cause de la baisse des flux touristiques et des flux d’approvisionnement.
3- En 2022, la spéculation
Spéculation
Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
sur les prix des céréales et des intrants
Intrants
Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations.
– puis leur hausse liée à des pénuries réelles – liée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et la hausse des taux d’intérêt décidée par les grandes banques centrales occidentales ont généré une hausse des dépenses en devises extérieures pour les pays du Sud Global (hausse des intérêts et du prix des céréales et intrants importés).
4- Donc, en 2020, les recettes en devises extérieures nécessaires aux importations et au paiement de la dette extérieure ont diminué. En 2022, les dépenses en devises extérieures ont augmenté. Il a fallu rembourser et payer plus avec moins.
5- Les créanciers privés sont repartis vers le Nord, car les taux d’intérêt étaient de nouveau intéressants, et, car les pays du Sud présentaient des risques de non-remboursement
6- Cette situation a abouti à une crise de la dette dans plusieurs pays, dont certains sont entrés en défaut de paiement
7- Les créanciers bilatéraux et multilatéraux – comme le FMI ou la Banque mondiale – sont venus « au secours » du Sud global. Ils ont prêté pour que les pays des Suds puissent continuer à rembourser les créanciers et pour qu’ils puissent continuer à importer les biens qu’ils ne produisent pas.
8- Le FMI ne prête pas sans contrepartie. En plus des intérêts et des éventuelles pénalités, il impose des conditionnalités politiques aux gouvernements auxquels il prête. Ces conditionnalités sont synonymes de coupes budgétaires, de privatisations, d’approfondissement du système extractiviste exportateur, d’ouverture maximale des économies aux dépens des populations locales…
C’est le cercle vicieux de la dette. Même quand les conditions d’emprunt semblent bonnes, même quand les taux d’intérêt sont bas, l’endettement du Sud global finit toujours par se retourner contre les populations quand les gouvernements acceptent les prêts du Fonds monétaire international et d’autres prêteurs multilatéraux.
Pour illustrer de manière plus précise le fonctionnement de système, prenons des exemples concrets : l’Afrique subsaharienne, le Sri Lanka, l’Argentine et l’Ukraine.
[1] Rapport annuel du FMI 2023, https://cdn.sanity.io/files/un6gmxxl/production/96f729bf7054033df58b50abeea30bfe268df1d5.pdf.
[2] Sur ce point, nous reprenons l’argumentation de Camille Bruneau dans son chapitre « La farce de la « prise en compte du genre » : une grille de lecture féministes des politiques de la Banque mondiale », https://www.cadtm.org/La-farce-de-la-prise-en-compte-du-genre-une-grille-de-lecture-feministe-des, publié dans Éric Toussaint, Banque mondiale, Une histoire critique, 2022, Syllepse.
[3] Jules Falquet, « Femmes, féminisme et développement : une analyse critique des politiques des institutions internationales » préparé pour les Cahiers Genre et développement n°3 et publié sur http://1libertaire.free.fr/JulesFalquet01.html . Voir également Robert Herla (2018) « Du Sud au Nord, impacts de mondialisation néolibérale sur le travail des femmes », CVFE - Publications, http://www.cvfe.be/sites/default/files/doc/ep-2018-6-du_sud_au_nord._impacts_de_la_mondialisation.pdf.
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