AVP Dette & Souveraineté alimentaire
14 février par Mamy Rakotondrainibe
Hauts plateaux de Madagascar Photo : Jean-Louis Vandevivère, CC, Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Imerina_countryside_riziere_rice_paddies_Madagascar.jpg
Chaque vendredi pendant plusieurs mois, nous publierons un article qui se trouve dans le nouvel AVP « Dette et souveraineté alimentaire ». Au programme ce vendredi, un article de Mamy Rakotondrainibe, juriste et membre du Collectif pour la défense des terres malgaches.
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Madagascar est une grande île de 587.000 km2, dont la surface est équivalente à celle de la France et du Benelux réunis. Le pays est riche en biodiversité, son sous-sol recèle des minerais précieux et semi-précieux très variés. Pourtant, la vision des dirigeants successifs et les politiques publiques appliquées aggravent la pauvreté de la population de 28 millions d’habitant [1]
es. Madagascar est classée actuellement à la 3e place après la Syrie et le Soudan du Sud « dans les États possédant les taux de pauvreté les plus élevés du monde »Ce bref article s’attachera à montrer comment 64 ans après la déclaration de l’indépendance le 26 juin 1960, les relents de la colonisation et les politiques publiques fortement influencées par les « réformes » demandées par les institutions financières internationales dans le domaine foncier contribuent à perpétuer la misère existante.
De nombreuses familles malgaches vivent depuis des décennies sur les terrains des anciennes entreprises coloniales ou sur des parcelles titrées au nom de colons et les mettent en valeur mais ne peuvent pas entreprendre de démarches pour se les approprier
Avant la colonisation, les droits fonciers coutumiers étaient reconnus par voie orale et grâce au témoignage des voisin [2]. Alors que plus de 1.000 communes sur les 1.695 existantes ne sont pas dotées de guichets fonciers et qu’un grand nombre de terrains des paysan es ne sont pas certifiés, la loi de 2006 sur les PPNT a été révisée de manière brutale et très contestée en 2021 [3]. La loi de 2022 en vigueur a beaucoup restreint la définition des PPNT et rendu la détention d’un titre ou d’un certificat foncier de plus en plus indispensable face à l’administration et en cas de conflit [4].
es et des ray aman-dreny (aîné es). Dès son avènement en 1896, le régime colonial a mis en place une loi foncière sur l’exigence de l’immatriculation et la délivrance de titres fonciers par les services fonciers de l’État pour la reconnaissance de propriétés privées (PT). Le temps long nécessité par la réalisation de la vingtaine d’étapes de la procédure, ainsi que le coût élevé ont fait que seuls les colons et quelques familles riches malgaches ont réussi à avoir des titres. Cette loi n’a pas été changée lors de l’indépendance du pays en 1960. Une réforme foncière mise en place en 2005 a reconnu la présomption de propriété sur les propriétés privées non titrées (PPNT), c’est-à-dire les droits des occupant es sur « toutes les terres occupées de façon traditionnelle, (…) ; que ces terres constituent un patrimoine familial transmis de génération en génération, ou non… ». Un certificat foncier plus accessible en termes de temps et de coûts délivré par les guichets fonciers communaux devait servir de preuve de ce droitLa situation grave et inacceptable concerne l’existence en 2024 de centaines de milliers d’hectares de « terrains coloniaux » dans plusieurs régions de Madagascar. De nombreuses familles malgaches vivent depuis des décennies sur les terrains des anciennes entreprises coloniales ou sur des parcelles titrées au nom de colons et les mettent en valeur mais ne peuvent pas entreprendre de démarches pour se les approprier [5]. Dans différents endroits, les descendant es de colons sont revenus face à l’intérêt nouveau accordé aux terres dans le monde et ont chassé les occupant es. Ce cas illustre l’un des nombreux exemples d’accaparement de terre.
Les accaparements de terre désignent toute transaction qui spolie, viole les droits des communautés sur leurs terres, n’a pas obtenu le consentement des membres des communautés et provoque une injustice sociale.
Les conflits fonciers entre les voisin [6]
es et les membres des familles sont nombreux. Des autorités administratives à différents niveaux, des opérateurs économiques, dont certains sont de véritables oligarques, accaparent les terres d’individus, de familles et de communautés dans les zones urbaines et rurales. En raison du contexte de corruption et d’opacité, des informations, des témoignages et des précisions parviennent au grand public seulement lorsque les communautés en résistance réussissent à se faire entendre dans les médias ou sur les réseaux sociauxPar ailleurs, les dirigeants successifs de l’État ont accordé de très vastes surfaces aux investisseurs et d’autres attributions sont prévues :
La réalisation et la gestion de ces projets d’attribution de terres à grande échelle à des investisseurs d’origines diverses sont assurées par un guichet de promotion des investissements créée par la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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en 2006 auprès de la Présidence de la République, l’Economic Development Board of Madagascar (EDBM) [11].
En décembre 2021, la Société financière internationale du groupe de la Banque mondiale a réclamé l’égalité des droits des investisseurs nationaux et étrangers en matière de « pleine propriété » foncière
Bien qu’il soit difficile de distinguer les investisseurs étrangers des investisseurs nationaux depuis que l’ancien ministre en charge du Foncier pendant plus de 10 ans ait déclaré lors d’une interview que « Derrière chaque Malgache qui demande les papiers d’un terrain de plus de 100 hectares dans ces zones touristiques-là, sachez qu’il y a toujours un étranger » [12], la vente de terres aux étrangers sera le thème pris comme exemple.
La loi sur les investissements 2007-036 a autorisé la cession de terrains aux sociétés à capital majoritairement étranger, l’unique condition étant l’existence d’un associé malgache. En décembre 2021, la Société Financière Internationale du groupe de la Banque mondiale a réclamé l’égalité des droits des investisseurs nationaux et étrangers en matière de « pleine propriété » foncière [13]. Face aux protestations, les décideurs ont opté pour le bail emphytéotique de 99 ans dans la nouvelle loi sur les investissements de 2022 [14]. Cette location de longue durée équivaut en fait à une vente à bas prix car la loi sur le bail emphytéotique autorise le renouvellement du bail, sans limitation de nombre, et les terres louées peuvent être utilisées comme hypothèque auprès des banques [15].
L’inégalité criante entre les capacités financières de la plupart des sociétés et particuliers malgaches, notamment des paysan
es, d’un côté, et celles des firmes et multinationales étrangères, de l’autre, font craindre une cession massive de terres aux investisseurs étrangers
Cette interdiction de vente de terre aux étrangers fait partie de la culture malgache qui accorde une importance primordiale à la terre. De surcroît, l’inégalité criante entre les capacités financières de la plupart des sociétés et particuliers malgaches, notamment des paysan
es, d’un côté, et celles des firmes et multinationales étrangères, de l’autre, font craindre une cession massive de terres aux investisseurs étrangers et la disponibilité d’une part minoritaire du territoire aux ressortissants malagasy aux revenus modestes.Par ailleurs, alors que de nombreux accaparements de terre en vue du reboisement et de la vente de crédit-carbone soulèvent l’opposition des communautés, comme dans le cas de Tozzi Green dans l’Ihorombe, la presse annonce fin juin 2024, que « pour la première fois, la Banque mondiale et le FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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vont conjointement s’appliquer à soutenir davantage la résilience de Madagascar face au changement climatique par un prêt de 321 millions de dollars. Les décaissements (…) seront conditionnés à l’adoption de réformes pour lutter contre le changement climatique et promouvoir des investissements verts et résilients », (…) « Par exemple, la refonte du décret sur l’accès au marché des carbones forestiers » (…) « qui n’est pas très attractif pour le secteur privé. Le fait de le réformer va pouvoir attirer beaucoup plus d’investissements à Madagascar » a déclaré le ministre de l’Environnement [16].
Cet exemple illustre le rôle des institutions de Bretton Woods dans l’imposition de réformes à Madagascar, rarement favorables à la majorité de la population. Les paysans malgaches déjà fortement victimes du dérèglement climatique vont-ils perdre davantage de terres dans le cadre du marché carbone dont l’efficacité sur l’atténuation du changement climatique fait l’objet de nombreuses controverses dans le monde [17] ?
Le projet de société des dirigeants malgaches qui continuent à privilégier l’agrobusiness au détriment de l’agriculture familiale paysanne suscite des questions cruciales quant à son efficacité à réduire la famine sur tout le territoire. Les terres disponibles pour les paysan
Soutenons la lutte des paysans malgaches pour l’accès à la terre et pour la souveraineté alimentaire.
[1] (1) https://www.foncier-developpement.fr/wp-content/uploads/Capitalisation_reforme_fonci%C3%A8re_Madagascar-VF.pdf ;
[3] https://assemblee-nationale.mg/wp-content/uploads/2022/08/Loi-n%C2%B0-2022-013-propri%C3%A9t%C3%A9-priv%C3%A9e-non-titr%C3%A9e.pdf
[4] https://www.academia.edu/39641535/Giving_the_Land_Back_to_People_Solving_Colonial_Cases_of_Land_Grabbing_in_Madagascar
[5] https://www.madagascar-tribune.com/Les-occupants-des-terrains,21759.html ; . La Haute Cour Constitutionnelle a rejeté une loi visant à changer cette situation en 2015 sous le prétexte qu’un article de la Constitution malgache stipule le respect de la propriété privée [[https://terresmalgaches.info/newsletter/article/newsletter-214-debut-de-cartographie-des-accaparements-de-terre-a-madagascar ; https://theconversation.com/a-madagascar-laccaparement-des-terres-peut-prendre-des-formes-diverses-129248 ; https://www.farmlandgrab.org/post/22794-lancement-du-rapport-accaparements-des-terres-a-madagascar-echos-et-temoignages-du-terrain ;
de nombreux cas sont mentionnés dans les communiqués du Collectif pour la défense des terres malgaches – TANY : http://terresmalgaches.info.
[6] https://www.farmlandgrab.org/post/30273-madagascar-pire-que-le-projet-daewoo-la-strategie-nationale-de-l-agrobusiness ; https://lexpress.mg/27/05/2023/agribusiness-une-filiere-de-grands-enjeux/ ; https://entraide.be/publication/etude2022_madagascar/
[7] (8) https://terresmalgaches.info/newsletter/article/newsletter-no-136?recherche=Elite%20Agro ; https://lexpress.mg/18/12/2020/agriculture-lexploitation-de-60-000ha-en-suspens/ ;
https://midi-madagasikara.mg/andry-rajoelina-a-dubai-diplomatie-economique-et-digitalisation-comme-fer-de-lance-de-son-second-mandat/#google_vignette ;
https://midi-madagasikara.mg/offensive-economique-aupres-des-investisseurs-emiratis/
[8] https://terresmalgaches.info/newsletter/article/newsletter-no209-fr-daewoo-madagascar-15-ans-apres-les-journees-internationales?lang=fr
[9] https://www.foncier-developpement.fr/wp-content/uploads/CTFD-ZES-et-foncier_FR.pdf ; https://www.farmlandgrab.org/post/28394-la-loi-sur-les-zones-economiques-speciales-zes-a-madagascar-un-abandon-volontaire-de-la-souverainete-nationale
[11] https://www.rfi.fr/fr/afrique/20231224-madagascar-un-projet-d-investissement-h%C3%B4telier-%C3%A0-nosy-mitsio-inqui%C3%A8te-la-population-locale
[12] https://www.madagascar-tribune.com/Les-institutions-financieres,27497.html#google_vignette ; https://www.ifc.org/content/dam/ifc/doc/mgrt/cpsd-madagascar-fr.pdf
[13] https://terresmalgaches.info/newsletter/article/newsletter-no-192-fr-le-projet-de-loi-sur-les-investissements-deroule-le-tapis?lang=fr ;
https://assemblee-nationale.mg/wp-content/uploads/2024/02/Loi-n%C2%B0-2023-002-sur-les-investissements-%C3%A0-Mcar.pdf ;
[14] https://www.droit-afrique.com/upload/doc/madagascar/Madagascar-Loi-1996-16-bail-emphyteotique.pdf
[15] https://www.msn.com/fr-xl/actualite/monde/madagascar-le-fmi-et-la-banque-mondiale-d%C3%A9bloquent-leur-premier-pr%C3%AAt-commun-pour-le-climat/ar-BB1oIujy
Faisant partie des membres fondateurs du Collectif pour la défense des terres malgaches – TANY, Mamy RAKOTONDRAINIBE est actuellement la présidente de ce Collectif basé en France. Investie principalement dans les actions en faveur des communautés à Madagascar victimes de spoliation de leurs droits humains, elle participe aussi aux activités d’autres structures travaillant sur le Foncier au niveau international.
13 août 2024, par CADTM Belgique , Mamy Rakotondrainibe
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