Série : 1944-2024, 80 ans d’intervention de la Banque mondiale et du FMI, ça suffit !

L’ABC du Fonds monétaire international (FMI) 2.0

7 décembre 2024 par Eric Toussaint


Photo : International Monetary Fund, Flickr, CC, https://www.flickr.com/photos/imfphoto/32657075587

La Banque mondiale et le FMI ont 80 ans. 80 ans de néocolonialisme financier et d’imposition de politique d’austérité au nom du remboursement de la dette. 80 ans ça suffit ! Les institutions de Bretton Woods doivent être abolies et remplacées par des institutions démocratiques au service d’une bifurcation écologique, féministe et antiraciste. À l’occasion de ces 80 ans, nous republions tous les mercredis une série d’articles revenant en détail sur l’histoire et les dégâts causés par ces deux institutions.


  1. Autour de la fondation des institutions de Bretton Woods
  2. La Banque mondiale au service des puissants dans un climat de chasse aux sorcières
  3. Conflits entre l’ONU et le tandem Banque mondiale/FMI des origines aux années 1970
  4. SUNFED versus Banque mondiale
  5. Pourquoi le Plan Marshall ?
  6. Pourquoi l’annulation de la dette allemande de 1953 n’est pas reproductible pour la Grèce et les Pays en développement
  7. Domination des États-Unis sur la Banque mondiale
  8. Le soutien de la Banque mondiale et du FMI aux dictatures
  9. Banque mondiale et Philippines
  10. Le soutien de la Banque mondiale à la dictature en Turquie (1980-1983)
  11. La Banque mondiale et le FMI en Indonésie : une intervention emblématique
  12. Les mensonges théoriques de la Banque mondiale
  13. La Corée du Sud et le miracle démasqué
  14. Le piège de l’endettement
  15. La Banque mondiale voyait venir la crise de la dette
  16. La crise de la dette mexicaine et la Banque mondiale
  17. Banque mondiale et FMI : huissiers des créanciers
  18. Les présidents Barber Conable et Lewis Preston (1986-1995)
  19. L’opération de séduction de James Wolfensohn (1995-2005)
  20. La Commission Meltzer sur les IFI au Congrès des États-Unis en 2000
  21. Les comptes de la Banque mondiale
  22. De Wolfowitz (2005-2007) à Ajay Banga (2023-...) : les hommes du président des États-Unis restent à la tête de la Banque mondiale
  23. La Banque mondiale et le FMI ont jeté leur dévolu sur Timor Oriental, un État né officiellement en mai 2002
  24. Climat et crise écologique : Les apprentis sorciers de la Banque mondiale et du FMI
  25. L’ajustement structurel et le Consensus de Washington n’ont pas été abandonnés par la Banque mondiale et le FMI au début des années 2000
  26. Les prêts empoisonnés de la Banque mondiale et du FMI à l’Équateur
  27. Équateur : Les résistances aux politiques voulues par la Banque mondiale, le FMI et les autres créanciers entre 2007 et 2011
  28. Équateur : De Rafael Correa à Guillermo Lasso en passant par Lenin Moreno
  29. La Banque mondiale n’a pas vu venir le printemps arabe et préconise la poursuite des politiques qui ont produit les soulèvements populaires
  30. Le FMI et la Banque mondiale au temps du coronavirus : La quête ratée d’une nouvelle image
  31. La farce de la « prise en compte du genre » : une grille de lecture féministe des politiques de la Banque mondiale
  32. La Banque mondiale, le FMI et les droits humains
  33. Mettre fin à l’impunité de la Banque mondiale
  34. ABC Banque mondiale 2.0
  35. Abolir le duo Banque mondiale/FMI et créer une nouvelle architecture internationale démocratique
  36. Face à l’échec patent de la Banque mondiale/FMI, mettre en œuvre une politique alternative
  37. L’ABC du Fonds monétaire international (FMI) 2.0

L’ancienne version : L’ABC du Fonds monétaire international (FMI) 

Comme la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

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, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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a été créé en 1944 à Bretton Woods. Son but officiel était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux. Plus tard, il est devenu la principale institution internationale chargée d’imposer des politiques néolibérales brutales aux quatre coins de la planète. C’est un organisme antidémocratique au service des intérêts des grandes puissances et des grandes entreprises privées. L’octroi conditionnel de crédits aux pays en difficulté est un de ses principaux moyens de pression. En 2024, 191 pays en étaient membres.

 Un leadership non démocratique

L’organisation est comparable à celle de la Banque mondiale : chaque pays nomme un gouverneur pour le représenter, en général le ministre des Finances ou le gouverneur de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. . Ils se réunissent au sein du Conseil des gouverneurs, instance souveraine du FMI, qui siège une fois par an en octobre. Ce conseil est chargé de prendre les décisions importantes (admission de nouveaux pays, préparation du budget, etc.).
Pour la gestion quotidienne des missions du FMI, le Conseil des gouverneurs délègue son pouvoir à un Conseil d’administration composé de 24 membres. Les huit pays suivants – les mêmes qu’à la Banque mondiale – ont le privilège de pouvoir nommer un administrateur : États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Chine et Russie [1]. Les 16 autres administrateurs sont nommés par des groupes de pays dont la composition peut différer légèrement par rapport à la Banque mondiale.
Le troisième organe directeur est le Comité monétaire et financier international (CMFI) qui regroupe les 24 gouverneurs des pays siégeant au Conseil d’administration. Il se réunit 2 fois par an (au printemps et à l’automne) et est chargé de conseiller le FMI sur le fonctionnement du système monétaire international Système monétaire international
SMI
Le SMI est un système de règles et de mécanismes institué par les États et les organisations internationales pour favoriser les échanges internationaux et assurer la coordination des politiques monétaires nationales. Celui qui est utilisé actuellement, est issu des accords de la Jamaïque (1976). Il a profondément amendé le système précédent organisé par les accords de Bretton Woods (États-Unis) en 1944.
.
Le Conseil d’administration élit un directeur général pour cinq ans. Le pendant de la règle tacite en vigueur à la Banque mondiale veut que ce poste soit réservé à un Européen. Le Français Michel Camdessus avait tenu le poste de 1987 à 2000, avant de démissionner à la suite de la crise en Asie du Sud-Est. Le FMI était venu en aide aux créanciers ayant réalisé des investissements hasardeux et avait imposé des mesures économiques entraînant la mise au chômage de plus de 20 millions de personnes, provoquant de fortes protestations populaires et la déstabilisation de plusieurs gouvernements. L’Espagnol Rodrigo Rato a pris le poste de directeur en 2004 avant de démissionner en 2007 pour intégrer le service international de la banque Lazard [2] à Londres. En 2017, il a été condamné par la justice espagnole à quatre ans de prison pour des détournements de fonds opérés à la banque Bankia. Le Français Dominique Strauss-Kahn, ancien ministre socialiste des Finances lui succède en 2007, avant d’être forcé de démissionner en 2011 après avoir été dénoncé par une employée d’un hôtel Sofitel qu’il avait agressée sexuellement [3]. En juillet 2011, la Française Christine Lagarde qui était jusqu’alors ministre des Finances prend le relai. Christine Lagarde a été poursuivie en justice dans l’affaire du « Crédit Lyonnais » qui a coûté très cher aux contribuables de France. Elle a quitté son poste en 2019 pour devenir directrice de la Banque centrale européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, et il y a fort à dire du FMI sous sa direction. Après le départ de Christine Lagarde, les Européens et Washington se sont une fois de plus mis d’accord pour désigner une personne d’Europe à la tête de l’institution. Il s’agit de Kristalina Georgieva, économiste bulgare, ancienne directrice générale de la Banque mondiale de janvier 2017 à septembre 2019 ayant pendant trois mois assuré la présidence par intérim du Groupe de la Banque mondiale. Au début de son mandat au FMI, Kristalina Georgieva a été remise en cause pour son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
à la tête de la Banque mondiale. Elle a été accusée d’avoir mis sous pression les auteurs du rapport Doing Business afin de favoriser le classement de la Chine. Le rapport d’audit, élaboré par le cabinet d’avocats WilmerHale à la demande de la Banque mondiale, critique notamment la « pression exercée par la PDG Georgieva et son conseiller, M. Djankov, pour apporter des changements spécifiques aux points attribués à la Chine dans le but d’améliorer son classement, précisément au moment où le pays était censé jouer un rôle clé dans la campagne d’augmentation du capital de la Banque. » [4]
Malgré cela elle a été confirmée au poste de directrice générale du FMI et a été réélue à ce poste en 2024 [5].

En 2024, le FMI comportait une équipe de 3 100 hauts fonctionnaires issus de 162 pays, basés à Washington pour la plupart. Le « numéro 2 » du FMI est toujours un représentant des États-Unis, dont l’influence au sein de l’institution est prépondérante. Lors de la crise asiatique en 1997-1998, Stanley Fischer a doublé Michel Camdessus à plusieurs reprises. Dans la crise argentine de 2001-2002, Anne Krueger a joué un rôle très actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
. De 2006 à 2011, John Lipsky, ancien économiste en chef de JP Morgan, l’une des principales banques d’affaires Banques d'affaires
Banque d'affaires
Société financière dont l’activité consiste à effectuer trois types d’opérations : du conseil (notamment en fusion-acquisition), de la gestion de haut de bilan pour le compte d’entreprises (augmentations de capital, introductions en bourse, émissions d’emprunts obligataires) et des placements sur les marchés avec des prises de risque souvent excessives et mal contrôlées. Une banque d’affaires ne collecte pas de fonds auprès du public, mais se finance en empruntant aux banques ou sur les marchés financiers.
étatsuniennes, a joué un rôle de tout premier plan. Il avait prévenu dès mars 2010 que les gouvernements des « pays développés avec des déficits publics élevés doivent commencer dès aujourd’hui à préparer leurs opinions publiques aux mesures d’austérité qui seront nécessaires à partir de l’an prochain » [6] . Dix ans plus tard, force est de constater que l’agenda néolibéral s’est effectivement déployé, avec notamment le passage sous contrôle du FMI de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal dès 2010. Le FMI a également poursuivi son action néfaste dans une série importante de pays du Sud. En 2018, il a octroyé le crédit le plus important de son histoire au régime néolibéral pur sucre de Mauricio Macri en Argentine, allié docile des États-Unis. Cela a abouti à un énorme fiasco en 2019. Heureusement, les recettes imposées par le FMI à des pays comme l’Équateur ou Haïti ont provoqué d’énormes mobilisations populaires en 2019 (dans le cas de l’Équateur, les mesures ont dû être abandonnées sous la pression de la rue). Par la suite, le FMI a mis à profit la nouvelle crise internationale de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des pays du Sud global initiée en 2022 pour imposer un grand nombre de plans d’austérité dans la centaine de pays qui ont fait appel à ses crédits d’urgence. Cela a notamment produit de grandes protestations populaires au Nigéria et au Kenya en 2024. Dans ce dernier pays le gouvernement a dû reculer et abandonner les mesures les plus impopulaires.

 Un fonctionnement sur le modèle de l’entreprise privée

Depuis 1969, le FMI possède sa propre unité de compte qui règle ses activités financières avec les pays membres : le Droit de tirage spécial (DTS). Il a été créé à un moment où le système érigé à Bretton Woods, basé sur des taux de change fixes, était en train de chanceler, afin de pallier les défaillances des avoirs de réserve de l’époque, notamment l’or et le dollar étatsunien. Cela n’a pas empêché le système de Bretton Woods de s’effondrer, suite à la décision de Nixon de supprimer la libre convertibilité Convertibilité Désigne la possibilité légale de passer d’une monnaie à une autre ou d’une monnaie à l’étalon dans laquelle elle est officiellement définie. Dans le système actuel de taux de change libéralisés (c’est l’offre et la demande de devises qui détermine leurs cours respectifs - taux de change flottants), les monnaies flottent autour du dollar (étalon-dollar). du dollar étatsunien en or en 1971. Avec un système de taux de change flottants, le DTS est surtout devenu un avoir de réserve parmi d’autres. Égal à 1 $US à l’origine, il est maintenant évalué quotidiennement [7] à partir d’un panier de monnaies fortes (le dollar étasunien, le yen, l’euro, la livre sterling, et depuis 2016 le renminbi chinois). En 2023, la direction du FMI a approuvé une forte augmentation des DTS qui a principalement bénéficié aux pays les plus riches [8].

À l’opposé d’une institution démocratique, le FMI fonctionne quasiment comme une entreprise. Tout pays qui en devient membre se doit de verser un droit d’entrée appelé « quote-part » et en devient l’actionnaire puisqu’il contribue à son capital. Cette quote-part est calculée en fonction de l’importance économique et géopolitique du pays. Elle doit en principe être versée pour 25 % en DTS ou dans une des devises le composant (ou en or, avant 1978), et le reste dans la monnaie locale du pays.

Comme à la Banque mondiale, la quote-part d’un pays détermine le nombre de ses droits de vote au sein du FMI, qui correspond à 250 voix plus une voix par tranche de 100 000 DTS de quote-part. Voilà comment le conseil d’administration du FMI accorde une place prépondérante aux États-Unis (près de 16,5 % de droits de vote). À titre de comparaison, en novembre 2024, le groupe emmené par la République du Congo, constitué de 17 pays d’Afrique, représentait 487 millions d’individus (soit 152 millions de plus que les États-Unis) et possédait seulement 1,40 % des droits de vote (soit onze fois moins que les États-Unis).

En 2016, sous la pression des pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». , une réforme sur le transfert des droits de vote était entrée en vigueur, mais ce n’était en réalité qu’une mascarade.

Tableau 1 : Répartition des droits de vote entre les administrateurs du FMI en novembre 2024 [9] :

Pays%Groupe présidé par%Groupe présidé par%
États-Unis 16,49 Belgique 5,46 Brésil 3,06
Japon 6,14 Espagne 4,53 Inde 3,05
Chine 6,08 Indonésie 4,20 Pologne 2,93
Allemagne 5,31 Italie 4,12 Égypte 2,58
Royaume-Uni 4,03 République de Corée 3,78 Algérie 2,44
France 4,03 Canada 3,37 Mozambique 1,83
Russie (+ Syrie) 2,68 Lituanie 3,28 Argentine 1,59
Arabie saoudite 2,01 Turquie 3,22 République du Congo 1,40
Côte d’Ivoire 1,40

Source : FMI

Avec un tel système, on se rend compte que les pays du Nord parviennent sans mal à réunir la majorité des droits de vote et ont donc toute facilité pour piloter le FMI.

Leur pouvoir est démesuré si on le compare à celui des pays du Sud dont les droits de vote sont ridiculement réduits eu égard à la taille des populations qu’ils représentent.

Début novembre 2024, le FMI a décidé de créer un 25e poste de directeur exécutif. On en parlait depuis une quinzaine d’années, il devait être attribué à l’Afrique subsaharienne. Est-ce une bonne nouvelle pour l’Afrique ? Va-t-elle bénéficier d’une plus grande considération dans les instances du Fonds ?

En fait il faut dire tout de suite que non, c’est une fausse bonne nouvelle : l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne étaient regroupés au sein de deux groupes (sauf le Ghana qui était dans un troisième groupe) qui avaient, en pouvoir de votes, 4,63 %. Maintenant ils sont répartis en trois groupes au lieu de deux et ils ont 4,61 % des voix. Donc, dans les votes au sein de la direction du FMI, le poids de l’Afrique n’a pas augmenté, il a même légèrement diminué.

Avant cette création de poste, le groupe présidé par la Tanzanie comprenait 23 pays et avait 3,02 % des voix ; le groupe présidé par le Congo Brazzaville comprenait 23 pays et avait 1,61 % des voix. Cela fait au total : 4,63% de voix dans le FMI.
Désormais, le groupe présidé par le Mozambique comprend 14 pays pour 1,83 % des voix, le groupe présidé par la Côte d’ivoire comprend 14 pays pour 1,40 % des voix et le groupe présidé par le Congo regroupe 17 pays pour 1,40 % des voix. Cela fait un total de 4,61% des voix dans le FMI.

Les États-Unis, à eux seuls ont droit à un directeur exécutif qui, lorsqu’il vote, représente 16,49 % des voix dans une situation où les votes importants impliquent de réunir 85 % des voix. Les États-Unis sont donc le seul pays qui, à lui seul, possède un droit de veto.
Si on prend la France, elle a 4,03 % des voix, donc à peine un peu moins que tous les pays d’Afrique subsaharienne réunis.
L’Allemagne a, à elle seule, 5,31% des voix, c’est à dire nettement plus que l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne.
Ce qu’il faut dire aussi, c’est que deux pays très importants d’Afrique subsaharienne ont perdu une partie importante de leurs droits de vote lors de la réforme précédente datant de 2010, mise en pratique à partir de 2016. En effet, l’Afrique du Sud a perdu 21% de ses droits de vote et le Nigeria a perdu 41% (voir Patrick Bond, The BRICS New Development Bank & Sub-Imperialism: Working within, not against, global financial power ).

Tableau 2. Droits de vote de quelques administrateurs au FMI (novembre 2024) en comparaison de la population du pays ou du groupe représenté

Pays ou groupePopulation estimée en 2023 (en millions)Droits de vote au FMI en novembre 2024 (%)
Groupe présidé par l’Inde 1 624,4 3,05
Chine 1 410,7 6,08
Groupe présidé par la République du Congo 487 1,40
Groupe présidé par la Côte d’Ivoire 405,1 1,40
États-Unis 335 16,49
Groupe présidé par le Mozambique 297,9 1,83
Russie (+Syrie) 167 2,68
Japon 124,5 6,14
France 68,2 4,03
Arabie saoudite 37 2,01

Source : FMI ; Nations unies

 Une différence avec la Banque mondiale

Contrairement à la Banque mondiale, ce sont les cotisations des États qui permettent au FMI de se constituer des réserves destinées à être prêtées aux pays en déficit temporaire. Ces prêts sont conditionnés par la signature d’un accord dictant les mesures que le pays doit prendre. Cet argent est mis à disposition par tranches, après vérification de l’application effective des mesures exigées.

En règle générale, un pays en difficulté peut emprunter au FMI annuellement jusqu’à 100 % de sa quote-part et en tout jusqu’à 300 %, sauf procédure d’urgence. Le prêt est à court terme et le pays est censé rembourser le FMI dès que sa situation financière s’est rétablie.

Il faut d’ailleurs savoir que le FMI prélève des surcharges d’intérêt sur les crédits qu’il octroie aux pays qui font appel à lui. Le taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
que le FMI prélève quand il applique une surcharge peut atteindre 8%, ce qui est très élevé.

 Plus la situation est critique pour les populations, plus le FMI augmente son influence

Le FMI est un très important détenteur d’or (le 3e du monde en octobre 2024, derrière les États-Unis et l’Allemagne), car des pays ont payé leur cotisation au FMI avec ce métal précieux. En outre, en 1970-1971, l’Afrique du Sud, que le FMI a jugée tout à fait fréquentable en dépit des violations continues des droits humains sous le régime de l’apartheid, lui a vendu de grosses quantités d’or.

Quand, au début du 21e siècle, tous ses gros clients l’ont remboursé de manière anticipée ou ont cessé de faire appel à lui, le FMI a traversé une passe financière délicate. En avril 2008, son Conseil d’administration a approuvé la vente de 403 tonnes d’or, pour une valeur de 11 milliards $US, afin de renflouer ses caisses. Si ces réserves n’interviennent pas dans les prêts du FMI, elles lui confèrent une stabilité et une stature essentielle aux yeux des acteurs financiers internationaux.

Après une nette baisse de l’encours des crédits du FMI à ses États-membres, la crise internationale qui a éclaté en 2007-2008 a été le prétexte idéal pour repartir à l’assaut, pour multiplier les prêts, notamment aux pays européens, et imposer en contrepartie des mesures antisociales draconiennes et une austérité dramatique pour les peuples.

Tableau 3. Évolution des crédits accordés par le FMI et des remboursements dont il a bénéficié entre 2000 et 2024

Volume total des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). détenues par le FMI sur l’ensemble des pays membres (en milliards de $US)Crédits déboursés au cours de l’année (en milliards de $US)Remboursements reçus par le FMI au cours de l’année (en milliards de $US)
2000 65,6 10,2 24,3
2001 79,6 32,8 21,6
2002 93,7 35,3 24,3
2003 95,6 28,2 29,4
2004 82,6 6,6 22,7
2005 46,2 3,6 43,0
2006 18,2 3,8 33,3
2007 13,1 1,7 7,5
2008 28,6 18,7 4
2009 56,2 29,3 2,3
2010 80,4 28,2 5,3
2011 123,1 45,9 5,4
2012 127,4 21,2 19,8
2013 119,8 19 29,7
2014 100,2 14,9 37,7
2015 76,2 12,3 38,5
2016 74,1 8,5 12,2
2017 61,3 7,6 22
2018 82,2 33,8 14,4
2019 97,8 25,4 12,3
2020 140,8 49,1 8,7
2021 138,3 12,3 18,5
2022 150 36,3 28,6
2023 147,5 27,6 37,8

Source : FMI

Dans le tableau ci-dessus on peut voir clairement que le stock des prêts accordés par le FMI a littéralement fondu entre 2003 et 2007 passant de plus de 90 milliards de dollars à seulement 13,1 milliards en 2007. Avec la crise financière de 2008 dans l’Atlantique Nord et ses effets récessifs sur l’économie mondiale en 2009, le stock des prêts du FMI a recommencé à augmenter et a dépassé les 100 milliards annuels entre 2011 et 2014. S’en est suivi un déclin entre 2015 et 2017. La croissance des crédits a recommencé en 2018 avec l’énorme prêt accordé au gouvernement néolibéral de Mauricio Macri en Argentine, pendant la présidence de Donald Trump. L’augmentation des crédits du FMI s’est fortement amplifiée à partir de la pandémie du coronavirus en 2020, des effets de l’invasion de l’Ukraine en 2022 et de l’augmentation des taux d’intérêts décidées par les principales banques centrales occidentales (la Réserve Fédéral des Etats-Unis, la Banque centrale européenne, la Banque d’Angleterre…). On constate qu’en 2023, les remboursements au profit du FMI (37,8 milliards de dollars) ont nettement excédé les nouveaux crédits qu’il a accordés (27,6 milliards de dollars). En résumé, plus l’économie va mal pour les populations, plus le FMI augmente son influence.

Le FMI se sert donc de situation désespérée pour étendre l’influence du capitalisme néolibéral. Contrairement à ce qu’il prétend parfois, il n’annule jamais de dettes. Quand le FMI ou la Banque mondiale se vantent d’avoir effacé une dette, ils ont en réalité puisé dans un fonds spécial constitué par les pays membres du FMI ou de la Banque mondiale. Conclusion : 1) les pays qui alimentent ces fonds le comptent comme de l’aide publique au développement (APD APD On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics des pays industrialisés à des pays en développement. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché pour qu’il soit considéré comme prêt concessionnel et donc comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD, ce qui est inadmissible. ), ce qui parfois les pousse à couper dans d’autres dépenses d’APD ; 2) le FMI n’annule pas de dette car quand une partie de la dette d’un pays en difficulté est restructurée, il se rembourse dans le fonds spécial alimenté par les pays membres.

 Le FMI, ce pompier pyromane

Les missions du FMI sont définies dans ses statuts : il s’agit de « promouvoir la coopération monétaire internationale, garantir la stabilité financière, faciliter les échanges internationaux, contribuer à un niveau élevé d’emploi et à la stabilité économique et faire reculer la pauvreté » [10].

Dans les faits, la politique du FMI contredit ses statuts. L’institution ne favorise pas des niveaux élevés d’emploi et de revenus réels. Sous l’influence du Trésor des États-Unis et avec l’appui des autres pays du Nord, le FMI a pris l’initiative de devenir un acteur majeur qui pèse lourdement sur les orientations politiques et économiques de ses pays membres. Pour cela, il n’hésite pas à outrepasser ses droits.
Le FMI a ainsi favorisé la libéralisation complète des mouvements de capitaux, une des causes majeures des crises financières qui ont touché de plein fouet les pays du Sud. Cette levée de tous les contrôles sur les mouvements de capitaux favorise la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
et est en contradiction avec la section 3 de l’article 6 des statuts du FMI : « Les États membres peuvent prendre les mesures de contrôle nécessaires pour réglementer les mouvements internationaux de capitaux ».

Surveillance, aide financière et assistance technique constituent les trois domaines d’intervention du FMI. Pourtant, les consultations annuelles avec les pays membres et les recommandations de ses experts n’ont pas permis au FMI de prévoir et d’éviter les crises majeures après 1994. Les politiques dictées par le FMI les ont même aggravées.

« Les gouvernements du G7 G7 Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. , en particulier celui des États-Unis, ont utilisé le FMI comme un outil pour la réalisation de leurs desseins politiques. […] De nombreuses études sur les effets des prêts du FMI n’ont pas réussi à établir de lien significatif entre les prêts du FMI et l’augmentation de la richesse ou du revenu. Le renflouement des créanciers avec le soutien du FMI lors des crises récentes a été spécialement dommageable et a eu des effets terribles sur les pays en développement. Des gens qui avaient travaillé dur pour sortir de la pauvreté ont assisté à la destruction de leur réalisation, à la perte de leur épargne et à la faillite de leur petite entreprise. Les travailleurs ont perdu leur emploi bien souvent sans aucune indemnité de licenciement pour amortir le choc. Les propriétaires nationaux et étrangers d’avoirs réels ont subi de fortes pertes alors que les banques créancières étrangères étaient protégées. »
Commission consultative du Congrès états-unien sur les institutions financières internationales (IFI Advisory Commission), dite Commission Meltzer, 2000

Au cours des années récentes, les politiques du FMI consistant notamment à mettre fin aux subventions publiques destinées à des produits de base (combustibles, denrées alimentaires) et à des services de première nécessité (transports publics), ou à imposer des mesures antisociales dans le système de sécurité sociale, ont provoqué des soulèvements populaires, par exemple au Nicaragua (avril 2018), au Soudan (décembre 2018), en Haïti (été 2018 et en 2019), en Équateur (octobre 2019), au Kenya et au Nigéria en 2024. Décidément, les politiques funestes du FMI n’ont pas changé.

L’auteur remercie Maxime Perriot pour la relecture et l’aide à la recherche des données.


Notes

[1Dans le cas de la Russie, la Syrie lui est adjointe, voir https://www.imf.org/en/About/executive-board/eds-voting-power (consulté le 6/12/2024)

[2La banque Lazard est spécialisée dans le conseil financier et dans la gestion d’actifs. Elle intervient notamment auprès des États en difficulté financière. A titre d’exemple, elle est intervenue en Grèce en 2012-2015, avec le «  succès  » qu’on connaît. Elle conseille le régime prédateur du Congo-Brazzaville.

[3L’affaire DSK ou l’affaire du Sofitel de New York. Voir Éric Toussaint, Damien Millet, «  FMI : la fin de l’histoire  ?  », CADTM, 20 mai 2011 (consulté le 6/12/2024).

[4WilmerHale, «  Investigation Findings and Report to the Board of Executive Directors  », 15 septembre 2021, https://thedocs.worldbank.org/en/doc/84a922cc9273b7b120d49ad3b9e9d3f9-0090012021/original/DB-Investigation-Findings-and-Report-to-the-Board-of-Executive-Directors-September-15-2021.pdf (consulté le 6/12/2024)

[5FMI, «  Kristalina Georgieva, Directrice générale du FMI : Notice biographique  », https://www.imf.org/fr/About/senior-officials/Bios/kristalina-georgieva (consulté le 18/11/2024).

[6Dépêche Reuters, «  Le FMI plaide pour des mesures d’austérité dès l’an prochain  », 21 mars 2010.

[7Le 6/12/2024, 1 $US était égal à 0,76 DTS/SDR http://www.imf.org/external/np/fin/data/param_rms_mth.aspx (consulté le 6/12/2024)

[8Banque de France, «  Droits de tirage spéciaux émis par le FMI et enjeux de leur recyclage vers les pays les plus vulnérables  », Bulletin de la Banque de France n°248, publié le 14/09/2023, https://publications.banque-france.fr/droits-de-tirage-speciaux-emis-par-le-fmi-et-enjeux-de-leur-recyclage-vers-les-pays-les-plus (consulté le 6/12/2024)

[9Voir «  IMF Executive Directors and Voting Power  » : http://www.imf.org/external/np/sec/memdir/eds.aspx (consulté le 6/12/2024).

[10FMI, “Qu’est-ce que le FMI  ?, publié en 2004, http://www.imf.org/external/pubs/ft/exrp/what/fre/whatf.pdf consulté le 6/12/2024

Eric Toussaint

Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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