Partie 1 de Pour réussir la grande bifurcation : Reconnaître la dette écologique
7 janvier par Eric Toussaint , Maxime Perriot
Photo : Paul Kagame, World Economic Forum, 2015, CC, Flickr, https://www.flickr.com/photos/paulkagame/23421597713
Les concepts de dette climatique et de dette écologique sont centraux pour réussir la bifurcation écologique. La dette écologique due par les États – plus particulièrement par les plus riches et les grandes entreprises – du Nord aux populations du Sud global doit être reconnue. Cette reconnaissance doit se traduire par l’annulation de la dette des pays des Suds et par des réparations versées par les États du Nord. Ces derniers doivent mettre les plus riches à contribution et assumer la responsabilité du dérèglement climatique et les actes nécessaires et urgents pour limiter au maximum ses conséquences et son aggravation [1].
Les classes dominantes d’Europe occidentale se sont lancées à la conquête du monde à partir du XVe siècle en imposant les relations capitalistes marchandes par l’extermination, la réduction en esclavage et l’exploitation coloniale
Au cours d’un procès, la personne responsable d’un délit ou d’un crime est en général condamnée à verser des « dommages et intérêts ». Elle doit verser des réparations, en quelque sorte, pour compenser les conséquences d’un acte qui ne peut pas être annulé.
Les pays du Nord – principalement les plus riches et les grandes entreprises – ont commis plusieurs crimes. Au Nord, ils ont transformé la force de travail au cours d’un long processus s’étalant sur plusieurs siècles et aboutissant avec la révolution industrielle.
Entre le 16e et le 19e siècles, ils ont mis fin aux biens communaux dans les campagnes, ils ont privé les artisans de leurs outils, organisant un vaste mouvement de dépossession des classes travailleuses pour les forcer à travailler dans de grandes manufactures.
Les classes dominantes d’Europe occidentale se sont lancées à la conquête du monde à partir du XVe siècle en imposant les relations capitalistes marchandes par l’extermination, la réduction en esclavage et l’exploitation coloniale des peuples d’Amérique, d’Asie, et d’Afrique. Elles ont détruit de nombreuses industries locales comme ce fut le cas en Inde aux 18e et au 19e siècle sous la domination britannique, ou en Indonésie sous la domination hollandaise. Cela a abouti à la généralisation de la révolution industrielle dans la première moitié du 19e siècle dans les pays occidentaux de l’Atlantique Nord. Ce mouvement s’est étendu au Japon dans la seconde moitié du 19e siècle. Les classes populaires du Nord ont été forcées à travailler dans des conditions du surexploitation tout au long du 19e siècle et au début du 20e siècle alors que les manufactures utilisant massivement des énergies fossiles fonctionnaient à plein et dégageaient des quantités de plus en plus importantes de gaz à effet de serre.
Pour en savoir plus : Éric Toussaint, La mondialisation de Christophe Colomb, Vasco de Gama et Ferdinand de Magellan à aujourd’hui, CADTM, publié le 14 décembre 2021 , |
Les groupes capitalistes dominants ont épuisé les ressources et pollué la planète via l’utilisation à outrance des énergies fossiles, la surproduction, ou encore l’imposition depuis les années 1980 d’une mondialisation
Mondialisation
(voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.
Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».
La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale absurde du point de vue des intérêts des populations du Sud et d’une grande partie des peuples au Nord, et de la préservation de la planète. Ce modèle de mal développement s’est basé sur une agriculture intensive et sur une industrie extractive de matières premières tournée vers l’exportation, les échanges internationaux par porte-conteneurs et par avion, produisant des rejets énormes de déchets et de gaz à effets de serre.
Comme lors d’un procès, les responsables doivent être condamnés et payer des dommages et intérêts à la hauteur des dégâts provoqués.
Le développement du système capitaliste mondialisé par les pays du Nord a été un processus terriblement destructeur.
Graphique 1.1. Émissions historiques vs « budget carbone restant pour limiter la hausse du réchauffement climatique » [2]
Source : Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., Zucman, G.op.cit. p.117. wir2022.wid.world/methodology and Chancel (2021). PRIMAP-hist dataset.
En plus d’avoir émis la moitié des émissions de gaz à effet de serre de l’histoire sur terre, l’Europe et l’Amérique du Nord en ont émis plus de tonnes qu’il n’en « reste à émettre » pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5, ou à 2 degrés.
Graphique 1.2. Émissions historiques (1850 – 2020) et actuelles, et population en fonction des régions du monde (2019)
Source : wir2022.wid.world/methodology and Chancel (2021)
Graphique 1.3. Émissions moyenne par personne par régions du monde en 2019
Source : wir2022.wid.world/methodology and Chancel (2021)
Ces graphiques [3] ne laissent aucune place au doute. Depuis 1850, l’Amérique du Nord et l’Europe, les deux principales régions motrices du capitalisme mondialisé et colonisatrices, ont émis la majorité des émissions totales de gaz à effet de serre rejetées dans l’atmosphère, causes principales du dérèglement climatique. Cette tendance est toujours vraie aujourd’hui même si l’arrivée des pays des Suds dans le capitalisme mondialisé l’a légèrement atténuée.
En 2019, l’Amérique du Nord et l’Europe, qui représentaient alors 12% de la population mondiale, émettaient près de 30% des émissions de gaz à effet de serre rejetées sur Terre. La Chine, qui représentait en 2019 18% de la population mondiale, émettait près de 25% des émissions totales sur notre planète. Précisons que les données sur lesquelles s’appuie ce graphique adoptent une approche en termes d’empreinte carbone. Cela signifie que la production et le transport d’un téléphone fabriqué en Chine pour un
e Européen e sont comptabilisés dans les émissions de l’Europe, pas dans celles de la Chine.L’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie en dehors de la Chine, continents qui ont le plus subi la colonisation, représentent à eux trois deux tiers de la population mondiale et n’émettaient en 2019 qu’un peu plus d’un tiers (38%) des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Si l’on regarde les émissions historiques (depuis 1850), c’est encore moins pour ces trois continents (sauf la Chine) avec moins de 30% des émissions totales.
Notons également qu’ensemble, l’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient et l’Asie du Sud et du Sud-Est réunis ont émis moins de CO2 dans l’Histoire que l’Europe seule, ou que l’Amérique du Nord seule.
Autre exemple parlant, l’Asie du Sud et du Sud-Est, qui représentent aujourd’hui un tiers de la population mondiale, émet moins de 15% des émissions totales de gaz à effet de serre.
Le constat est similaire si on se penche sur les émissions moyennes par personne par grandes régions en 2019 : l’Amérique du Nord est de loin la région la plus polluante avec 20,8 tonnes de CO2 émises en moyenne par personne par an, bien au-dessus des 3,4 tonnes moyennes par personne par an nécessaires pour rester en dessous des 2 degrés de réchauffement de l’atmosphère, ou des 1,1 tonne par personne par an qui permettraient de rester sous les 1,5 degré. Un
e Étasunien ne émet en moyenne 13 fois plus d’émissions de CO2 qu’un e Africain e subsaharien ne. Seules l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud et du Sud-Est ont un niveau d’émissions moyen par personne suffisamment bas pour tenir l’objectif des 2 degrés de réchauffement. Toutes les régions dépassent le niveau moyen nécessaire pour rester sous les 1,5 degré.Les trois régions qui ont le niveau d’émissions moyen le plus élevé sont l’Amérique du Nord, l’Europe, ainsi que la région Russie et Asie centrale, suivies par l’Asie de l’Est (Japon, Corée du Sud), puis par la région Moyen-Orient et Afrique du Nord.
Néanmoins, il est important de préciser que cet indicateur – le niveau d’émission de CO2 moyen par personne et par an – présente de nombreuses limites. Par exemple, la région Moyen-Orient Afrique du Nord est marquée par des inégalités abyssales. Elle comprend des populations très pauvres et des ultra-riches, notamment dans les pays du Golfe. La moyenne d’émissions par personne par an est donc un indicateur imparfait. Il montre que les populations des pays du Nord émettent en moyenne bien davantage de CO2 que les populations des pays des Suds mais masque les inégalités en termes d’émission à l’intérieur de ces grandes régions, comme à l’intérieur de chaque pays entre classes dominantes riches et familles pauvres, particulièrement dans les zones rurales.
Il est donc très clair que les pays occidentaux sont grandement responsables du dérèglement climatique et qu’ils continuent à émettre une part très importante des émissions de gaz à effet de serre mondiales. Ils ont une dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
climatique abyssale envers les populations des Suds. Néanmoins, ces pays se caractérisent par d’énormes inégalités de revenus et de patrimoine qu’il faut souligner pour pointer les vrais responsables de la destruction du vivant : les classes dominantes et les grandes entreprises du Nord et les élites des Suds prédatrices.
Graphique 1.4. Répartition mondiale des émissions de CO2, 2019
Sources and series : wir2022.wid.world/methodology and Chancel (2021).
Graphique 1.5 : Inégalités d’émissions de carbone, 2019 : Émissions par groupe
wir2022.wid.world/methodology and Chancel (2021).
En 2019, les 10% qui émettent le plus de CO2 sur la planète émettaient la moitié des émissions de CO2 mondiales ! Presque autant que les 90% qui polluent le moins [4]. Relevons également que les 1% les plus polluants en termes de CO2 émettent davantage que les 50% les moins polluants. Cela signifie que 80 millions de personnes font davantage de dégâts que 4 milliards d’individus.
Nous voyons très bien ici que « sensibiliser » et culpabiliser les plus pauvres et les classes moyennes au Nord comme aux Suds ne sert à rien si l’on ne s’attaque pas au 10% les plus riches.
Maintenant que la responsabilité des pays du Nord et des plus riches de la planète est établie, rentrons davantage dans le détail en croisant les critères géographiques avec les critères de richesses.
Graphique 1.6. Émission de CO2 par personne dans le monde, en 2019
Sources : wir2022.wid.world/methodology and Chancel (2021).
Les 10% les plus riches d’Amérique du Nord émettent, en moyenne, bien plus de CO2 que toutes les autres catégories de ces graphiques [5]. Ces derniers émettent plus de deux fois plus d’émissions de CO2 en moyenne par personne que les 10% des européen es les plus riches. Toujours en Amérique du Nord, la moitié de la population la plus pauvre émet environ autant de CO2, en moyenne, par an par personne que les 10% les plus riches d’Afrique subsaharienne, ou que les 10% les plus riches d’Asie du Sud et du Sud-Est. L’Amérique du Nord a donc une dette climatique majeure et une énorme responsabilité dans le défi de la limitation du dérèglement climatique. Ces chiffres prouvent que le mode de vie capitaliste « à l’Américaine » n’est pas soutenable. Ils prouvent que la décroissance est une nécessité.
D’autre part, les émissions moyennes de 90% de la population d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud et du Sud-Est, ainsi que celles de la moitié de la population latino-américaine, de la moitié population issue de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord et de la moitié de la population de l’Asie de l’Est sont en dessous du seuil de réchauffement de la planète de 2 degrés (qui est déjà trop élevée).
La contrainte pour limiter le dérèglement climatique doit reposer sur les pays du Nord (Amérique du Nord, Europe, Russie, Asie de l’Est), en particulier les plus riches, les grandes entreprises et les classes dominantes de manière générale. Cela ne doit pas faire oublier la responsabilité, et donc la nécessité de s’attaquer aux plus riches élites prédatrices et extractivistes des régions des Suds (Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Asie du Sud et du Sud-Est).
Graphique 1.7. Émissions de CO2 par an par groupe de population en RDC, au Nigéria, en Colombie, en Inde, en Chine, et aux États-Unis
Sources des graphiques : Chancel 2022. Ces graphiques prennent en compte les émissions importées (les produits fabriqués aux Suds mais consommés au Nord) et, plus globalement, l’empreinte carbone liée à la consommation et à l’investissement.
Si l’on se penche sur des exemples nationaux [6], les mêmes tendances ressortent. Apparaissent les énormes dégâts causés par les 10% les plus riches aux États-Unis.
Ces différents graphiques permettent d’apprécier les responsabilités dans le dérèglement climatique actuel, et donc la question de la dette climatique dans sa complexité. La contrainte doit largement reposer sur le tiers, voire la moitié la plus riche de la population au Nord – et plus fortement sur les 10% les plus aisés – et sur les classes les plus riches, les plus prédatrices et extractivistes de régions des Suds comme la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord).
La dette sert d’outil de transfert des richesses, tant naturelles que financières, et, en plus d’être à l’origine de désastres environnementaux et écologiques, plombe toutes perspective un tant soit peu sérieuse d’investissement dans la lutte contre le changement climatique et ses effets
L’approche en termes d’émission de gaz à effet de serre est insuffisante car, si elle permet de mesurer de manière assez précise la dette climatique (les responsables du réchauffement climatique provoqué en majorité par les émissions de gaz à effet de serre), elle masque une partie importante de la dette écologique
Dette écologique
La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.
La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :
– La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.
– La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.
– Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.
– L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.
Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
, qui concerne l’accaparement des ressources, l’extractivisme
Extractivisme
Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique.
prédateur et destructeur dans le système capitaliste mondialisé actuel. Les profiteurs de ce système ont une dette écologique colossale de laquelle ils doivent répondre.
Les pays des Suds sont pillés depuis des siècles par le Nord. D’abord via la colonisation, puis via l’usage de la dette comme outil d’asservissement et de pillage des peuples des Suds.
Après la colonisation, et notamment après la crise de la dette des années 1980, de nombreux pays des Suds se sont retrouvés en défaut de paiement. Ils ont alors été contraints d’accepter les conditionnalités
Conditionnalités
Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt.
du FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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et de la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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pour recevoir des prêts de ces institutions et être en mesure de continuer à rembourser leurs dettes.
Ces conditionnalités, qui visaient à faire entrer les pays des Suds dans la mondialisation néolibérale, les ont poussés à accroître la spécialisation de leurs économies dans l’exportation d’une ou plusieurs ressources. Cette spécialisation avait commencé dès les débuts de l’insertion forcée des pays du Sud dans le commerce international dominé par les puissances occidentales européennes à partir du 16e siècle. Après les indépendances africaines des années 1950-1960 l’arme de la dette est venu remplacer l’ancienne relation coloniale pour maintenir les nouveaux États dans la spécialisation de la production. Et l’ajustement structurel généralisé à partir des années 1980 a considérablement renforcé cette dépendance.
Pour en savoir plus sur la dette comme outil d’asservissement : Maxime Perriot et Éric Toussaint, ABC du CADTM et mise en perspective historique des dettes illégitimes, CADTM, publié le 8 avril 2024 |
Au lieu de produire ce dont les populations ont besoin, l’objectif est de répondre aux besoins des économies les plus industrialisées (Chine comprise) en exportant des ressources agricoles, minières, fossiles, halieutiques, du bois… ainsi que de la main d’œuvre bon marché. Cette logique tournée vers l’exploitation intensive du vivant et l’extractivisme débridé a notamment incité ces pays à abandonner l’agriculture vivrière vectrice de souveraineté alimentaire au profit du développement de grandes monocultures, synonymes d’endettement paysan, d’accaparements de terres, d’exploitation intensive des sols et de perte de biodiversité et de savoirs traditionnels. Spécialisation et exportations effrénées ou attraction des touristes par la construction de complexes de luxe afin d’obtenir des devises qui permettront d’importer et de rembourser la dette : voilà le cercle vicieux dans lequel les gouvernements et les institutions financières du Nord ont plongé les populations des Suds, avec la complicité des élites locales.
Cette exploitation des ressources naturelles imposée par la logique de la dette, prolongement de la logique coloniale, constitue un aspect important de la dette écologique du Nord envers le Sud.
L’intégration totale – en tant que partie dominée – des pays des Suds dans la mondialisation néolibérale a profité à quelques-uns : les grandes entreprises du Nord qui ont accaparé les terres aux Suds, les élites locales qui ont profité de ce système extractiviste pour s’enrichir au maximum, les grandes entreprises extractivistes du sud… Ces entreprises se sont aussi rendues coupables de biopiraterie : elles ont volé les savoirs locaux, notamment sur le plan médicinal. Elles ont déposé des brevets pour faire un maximum de profit sur le dos de ces populations.
Avec le FMI, la Banque mondiale et les banques de développement, les classes capitalistes, en plus de leur rôle dans les émissions de gaz à effet de serre, portent la responsabilité de la destruction des écosystèmes, de l’accaparement et de l’appauvrissement des terres via la mise en place de monocultures. Leurs actes engendrent la destruction du vivant, la pollution des ressources halieutiques, des sols et sous-sols, l’assèchement des cours d’eau, l’appauvrissement des terres, ou encore la mise en danger des populations locales par la perte de souveraineté alimentaire. Elles sont devenues extrêmement vulnérables aux différents chocs externes qui peuvent arriver. Par exemple, l’agression de l’Ukraine par la Russie et la spéculation
Spéculation
Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
liée à ce conflit, ainsi que le choc provoqué par le Covid-19, ont plongé des dizaines de millions de personnes dans la pauvreté extrême (voir par ailleurs).
Encadré : L’ère du capitalocène Pour qualifier l’impact néfaste du mode de production et d’exploitation capitaliste sur le vivant, la biodiversité et le climat, il convient d’utiliser le concept de capitalocène [7], et non pas d’anthropocène. Les peuples autochtones des Suds n’ont aucune responsabilité dans le dérèglement climatique. Comme expliqué au début de ce chapitre, les populations des Suds colonisés et enrôlés de force dans le processus d’extraction néolibéral ne peuvent pas être tenus pour responsables. Les classes ouvrières et paysannes des pays les plus industrialisés du 19e siècle, exploitées dans les mines et dans les usines non plus. Le dérèglement climatique est le fait de l’action Action Actions Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales. des grandes entreprises, des classes capitalistes et des gouvernements du Nord (puis des Suds). |
Soulignons également le poids que la dette représente dans le budget des pays vulnérables se voyant imposés des taux d’intérêt
Taux d'intérêt
Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
faramineux. Les pays les plus vulnérables au dérèglement climatique n’ont jamais été aussi endettés depuis 1990. Selon Debt Justice [8], les cinquante pays les plus vulnérables au dérèglement climatique dépensent quatre fois plus pour leur service de la dette
Service de la dette
Remboursements des intérêts et du capital emprunté.
qu’en 2010. Un des principaux exemples est la Zambie, qui est entré en défaut de paiement en 2020 et qui subit une terrible sècheresse depuis fin 2023.
Au contraire des pays du Nord bénéficiant de la confiance des marchés et de taux d’intérêt oscillant en 2024 entre 1 et 5%, les pays du Sud paient des taux d’intérêt supérieurs à 6%, souvent supérieurs à 9% et pouvant grimper à plus de 20% [9]. C’est par cette logique que nombre de pays dépensent bien davantage pour le paiement des intérêts de leur dette que pour financer leurs secteurs de la santé, de l’éducation, mais également que pour toutes initiatives d’atténuation, d’adaptation ou de réparations face aux effets du changement climatique. A titre d’exemple, le Ghana prévoyait en 2021 d’allouer 77 millions de dollars par an pour l’adaptation [10], c’est-à-dire en systèmes d’irrigation pour faire face aux sècheresses, des systèmes d’alertes pour prévenir les crues, etc. La même année, le pays dépensa 4,8 milliards de dollars en service de la dette, montant qui devrait atteindre 6,4 milliards en 2025. Cet exemple vaut pour une série alarmante de pays.
La dette sert ainsi d’outils de transfert des richesses, tant naturelles que financières, et, en plus d’être à l’origine de désastres environnementaux et écologiques, plombe toutes perspective un tant soit peu sérieuse d’investissement dans la lutte contre le changement climatique et ses effets.
Les auteurs remercient Pablo Laixhay, Jawad Moustakbal et Christine Pagnoulle pour leurs relectures.
[1] Ce chapitre s’appuie sur les données du Climate Inequality Report 2023, coordonné par Lucas Chancel, Philipp Bothe et Tancrède Voituriez et, plus globalement, sur la base de données issue du World Inequality Report 2022. Chancel, L., Bothe, P., Voituriez, T. (2023) Climate Inequality Report 2023, World Inequality Lab Study 2023/1, https://wid.world/wp-content/uploads/2023/01/CBV2023-ClimateInequalityReport-3.pdf ou Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., Zucman, G. et al. World Inequality Report 2022, World Inequality Lab wir2022.wid.world, https://wir2022.wid.world/methodology/ consulté le 16 octobre 2024.
[2] Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., Zucman, G.op.cit. p.117.
[3] Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., Zucman, G.op.cit. p.119.
[4] Chancel, L., Bothe, P., Voituriez, T. (2023), op.cit. p. 24.
[5] Chancel, L., Piketty, T., Saez, E., Zucman, G.op.cit. p.19.
[6] Chancel, L., Bothe, P., Voituriez, T. (2023), op.cit. p. 135.
[7] Concept développé par Andreas Malm. Voir cet extrait d’une interview datant du 14 janvier 2021 : « Remplacer la notion d’Anthropocène par celle de Capitalocène, c’est vouloir être plus précis en disant que c’est le capital — comme processus et comme structure particulière d’interaction humaine fondée sur l’inégalité et le pouvoir — qui s’est transformé en facteur de changement géologique destructeur, et non pas l’espèce humaine. Ce qui se passe ne relève pas de nos caractéristiques biologiques en tant qu’espèce Homo sapiens, mais d’une évolution historique et sociale particulière. » Andreas Malm : « Pour mettre fin à la catastrophe, il faut s’en prendre aux classes dominantes », publié par Reporterre le 14 janvier 2021, https://reporterre.net/Andreas-Malm-Pour-mettre-fin-a-la-catastrophe-il-faut-s-en-prendre-aux-classes-dominantes consulté le 13 décembre 2024.
[8] Debt Justice, “Climate vulnerable countries debt payments highest in three decades”, 3 juin 2024, https://debtjustice.org.uk/press-release/climate-vulnerable-countries-debt-payments-highest-in-three-decades, consulté le 16 octobre 2024
[9] Les taux évoluent en permanence, le site World Government Bonds permet d’avoir une vue sur celle-ci pour l’écrasante majorité des pays de la planète https://www.worldgovernmentbonds.com/country/puertorico/ consulté le 13 décembre 2024.
[10] Lower income countries spend five times more on debt payments than dealing with climate change. Jubilee Debt Campaign. Octobre 2021. https://jubileedebt.org.uk/wp-content/uploads/2021/10/Lower-income-countries-spending-on-adaptation_10.21.pdf consulté le 16 octobre 2024
Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.
Série : Comprendre ce qui s’est passé en Grèce en 2015 quand l’espoir venait d’Athènes
En 2015, comment Tsipras, avec le concours de Varoufakis, a tourné le dos au programme de Syriza14 mars, par Eric Toussaint
Série : Comprendre ce qui s’est passé en Grèce en 2015 quand l’espoir venait d’Athènes
Le récit discutable de Yanis Varoufakis des origines de la crise grecque et ses relations avec la classe politique10 mars, par Eric Toussaint
24 février, par Eric Toussaint
11 février, par Eric Toussaint
Série Comprendre ce qui s’est passé en Grèce en 2015 quand l’espoir venait d’Athènes
Grèce 2015 | De l’espoir à la capitulation | Leçons pour le futur25 janvier, par Eric Toussaint
21 janvier, par Eric Toussaint , Maxime Perriot
17 janvier, par Eric Toussaint
Partie 2 de Pour réussir la grande bifurcation : Reconnaître la dette écologique
Pour réussir la bifurcation écologique, abandonner les fausses solutions14 janvier, par Eric Toussaint , Maxime Perriot
13 janvier, par Eric Toussaint
Série : Les annulations de dette au cours de l’histoire (partie 1)
La longue tradition des annulations de dettes en Mésopotamie et en Egypte du 3e au 1er millénaire av. J-C24 décembre 2024, par Eric Toussaint
12 mars, par Maxime Perriot
4 mars, par Maxime Perriot
26 février, par Maxime Perriot
17 février, par Maxime Perriot
27 janvier, par Pablo Laixhay , Entraide et Fraternité , Maxime Perriot
23 janvier, par Maxime Perriot
21 janvier, par Eric Toussaint , Maxime Perriot
Partie 2 de Pour réussir la grande bifurcation : Reconnaître la dette écologique
Pour réussir la bifurcation écologique, abandonner les fausses solutions14 janvier, par Eric Toussaint , Maxime Perriot
10 janvier, par Solange Koné , Maxime Perriot
21 novembre 2024, par Maxime Perriot
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