Depuis 2020-2022, une nouvelle crise de la dette [Partie 2]

26 février par Maxime Perriot


Painting with Green Center, Vasily Kandinsky, CC, https://www.artic.edu/artworks/8987/painting-with-green-center

Le Sud global traverse une nouvelle crise de la dette depuis 2020-2022. Quelles en sont les causes et les conséquences ?



 Des taux d’intérêt bas dans les années 2010

La décennie 2010 fut marquée par une politique de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
très bas, pratiquée par la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. européenne, la Réserve fédérale étasunienne et la Banque d’Angleterre. Entre 2010 et 2022, les taux d’intérêt réels pratiqués dans les pays du Nord étaient souvent proches de 0% [1]. Les créanciers privés, tels que les banques ou les fonds d’investissement, ont réagi en prêtant aux États et aux entreprises des Suds, où les taux d’intérêt étaient plus élevés et leur argent mieux rémunéré.

Émettre des obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. L’obligation est souvent l’objet de négociations sur le marché secondaire.
, des titres, s’endetter sur les marchés financiers, qu’est-ce que ça veut dire ?


Émettre des obligations. Émettre des titres. S’endetter sur les marchés financiers. Pour un État, ces trois expressions sont des synonymes. Concrètement, cela signifie qu’un pays annonce qu’il souhaite emprunter une certaine somme, disons 100 euros pour simplifier. Il missionne une banque (qu’on appelle Primary Dealer) qui annonce sur un marché financier qu’il cherche à se faire prêter 100 euros, qu’il remboursera les 100 euros dans un certain nombre d’années (1, 5 ou 10 généralement). Il annonce également le taux d’intérêt qu’il est prêt à payer pour emprunter cet argent. De l’autre côté, banques, des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement décident de prêter ou de ne pas prêter cette somme à ce taux d’intérêt. Ce type d’emprunt est appelé « émission de titres » ou d’« obligations », ou encore « avoir recours aux marchés financiers ». Quand on dit qu’un pays n’a pas accès aux marchés financiers, cela veut dire qu’il n’émet pas de titres. Si un État ne s’endette pas via l’émission de titre, il peut recevoir des prêts directs de banques, s’endetter auprès d’autres États ou d’institutions financières multilatérales, telles que la Banque africaine de développement, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.

En 2022, 189 pays en sont membres.

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etc.

Plusieurs pays, notamment d’Afrique subsaharienne, ont émis des obligations d’État sur les marchés financiers pour la première fois de leur histoire (nous y reviendrons par après). L’intérêt des banques et des fonds d’investissement pour les pays du Sud, et donc les taux d’intérêt relativement bas, a poussé ces gouvernements à se financer via l’emprunt. Mais ces taux d’intérêt n’étaient autres que des trompe-l’œil. En effet, 57% de l’encours de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure des pays dits en développement (hors Chine) sont des prêts à taux variables, qui fluctuent selon l’évolution des taux d’intérêt décidés par les grandes banques centrales occidentales [2]. Les montants à rembourser augmentent donc subitement si les taux d’intérêt décidés par la Réserve fédérale étasunienne, la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre augmentent. De plus, comme un État se refinance pour rembourser ses dettes quand elles arrivent à échéance (il emprunte pour rembourser les emprunts précédents, et ainsi de suite), si les taux d’intérêt augmentent, s’endetter devient beaucoup plus cher pour ces États, car le montant payé en intérêt est décuplé. C’est ce qu’il s’est passé à partir 2022.

 Depuis 2020, les recettes se tarissent, les taux et les remboursements explosent

À partir de 2020, plusieurs phénomènes ont réduit les recettes en devises extérieures collectées par les États des Suds. Dans le système capitaliste mondialisé actuel, ces rentrées, de dollars principalement, sont nécessaires à ces pays pour importer ce qu’ils ne produisent pas et pour payer leur dette extérieure. Ces recettes extérieures sont notamment fournies par les exportations et l’afflux de touristes (qui changent leurs devises en monnaie locale).
Or, plusieurs chocs ont tari l’afflux de devises extérieures vers les pays des Suds.

Les premiers sont arrivés en 2020, qui rime avec baisse des rentrées de devises pour les pays du Sud global :

  • La crise du Covid-19 a drastiquement réduit le tourisme international pendant les années 2020 et 2021 et a coupé certaines chaînes d’approvisionnement du commerce international. Or, certains pays comme le Sri Lanka sont extrêmement dépendants du tourisme. Nous y reviendrons par la suite. 2020 marque donc la baisse des recettes des pays des Suds en devises extérieures.

Puis une deuxième phase a suivi en 2022, synonyme de hausse des dépenses en devises extérieures pour les pays dits en développement :

  • La hausse des taux d’intérêt, décidée unilatéralement par la Banque centrale européenne, la Réserve fédérale étasunienne et la Banque d’Angleterre à partir de 2022, a provoqué une hausse mécanique des intérêts payés par les pays et les entreprises du Sud global (via les prêts à taux variables) et une réduction des afflux de capitaux qui allaient vers le Sud... Comme les créanciers retournent vers le Nord, les pays et les entreprises du Sud global doivent proposer des intérêts plus élevés pour refinancer leur dette (emprunter pour rembourser d’anciens prêts arrivés à échéance) ou pour combler leurs déficits, et paient donc davantage pour s’endetter. Cet effet boule de neige provoque une hausse de l’endettement et des intérêts payés par les pays des Suds.

2022 marque donc la hausse des dépenses en devises extérieures pour les pays des Suds.

Ces trois phénomènes (crise du Covid, invasion de l’Ukraine par la Russie, hausse des taux d’intérêt) ont donc provoqué une baisse des recettes (2020) en devises extérieures (baisse du tourisme et rupture de chaînes d’approvisionnement) et une hausse des dépenses en devises extérieures des pays du Sud global (2022 : hausse du cours des céréales et hausse des taux d’intérêt). Ils ont dû rembourser plus avec moins, en payant davantage d’intérêts. Face à cette situation incertaine et à la hausse des taux d’intérêt au Nord, les créanciers privés ont encore réduit leurs prêts au Sud global, se sont fait rembourser et ont augmenté leurs achats de dettes au Nord.

La hausse des intérêts payés par les pays du Sud est bien visible sur le graphique 7, qui montre les intérêts payés par les pays d’Asie du Sud, en milliards de dollars US, entre 2010 et 2023.

Graphique 1 : Intérêts payés par l’Asie du Sud sur sa dette extérieure publique (milliards dollars US)

Source : World Bank, International debt statistics

Graphique 2 : Obligations émises par les pouvoirs publics des pays dits en développement hors Chine (en milliards de dollars courants)

Source : World Bank, International debt statistics

Les prêts aux pays des Suds accordés via l’achat d’obligation d’État par les créanciers privés ont été divisés par deux entre 2021 et 2022 avant de remonter légèrement en 2023.


Graphique 3 : Transfert net Transfert net On appellera transfert net sur la dette la différence entre les nouveaux prêts contractés par un pays ou une région et son service de la dette (remboursements annuels au titre de la dette - intérêts plus principal).

Le transfert financier net est positif quand le pays ou le continent concerné reçoit plus (en prêts) que ce qu’il rembourse. Il est négatif si les sommes remboursées sont supérieures aux sommes prêtées au pays ou au continent concerné.
sur la dette publique des pays dits en développement (hors Chine)

Source : World Bank, International debt statistics

Les États dits en développement ont reçu davantage de prêts qu’ils n’en ont remboursé sur la période 2009 – 2021 (car les créanciers privés prêtaient en masse pour bénéficier de meilleurs taux d’intérêt qu’au Nord). Mais, à partir de 2022, face aux difficultés économiques des pays du Sud, les créanciers privés se font rembourser et réduisent brutalement leurs nouveaux achats de titres du Sud. En conséquence, les gouvernements se retrouvent à rembourser davantage qu’ils ne reçoivent de nouveaux prêts.

En bref, les trois phénomènes expliqués ci-dessus ont provoqué une crise économique et une crise de la dette au Sud. Les gouvernements ont dû rembourser plus avec moins.

 Les conséquences : des défauts de paiement

La baisse des recettes en devises extérieures combinée à la hausse des taux d’intérêt et du coût des importations a mis différents États dans des situations extrêmement difficiles. Plusieurs pays du Sud global sont entrés en défaut de paiement, c’est-à-dire qu’ils n’ont plus eu assez de devises extérieures (principalement des dollars) pour continuer à payer leur dette et à assurer leurs importations. Ce fut le cas pour la Zambie en 2020, pour le Ghana et le Sri Lanka en 2022, et pour l’Éthiopie en 2023.

Tableau 1 : Réserves de change de différents pays du Sud Global
PaysRéserves totales (or inclus, en milliards de dollars US courants) Réserves totales en mois d’importationsRéserves totales en pourcentage de la dette extérieureDette extérieure publique, en milliards de dollars US courants
Russie (2022) 582 16 155 136
Chine 3450 12 143 468
Brésil 355 10 56 191
Inde 622 8 96 215
Thaïlande 224 8 116 36
Philippines 104 8 85 104
Indonésie 137 5 35 224
Afrique du Sud 63 5 38 93
Tunisie 9 4 22 56
Égypte 33 4 20 133
Mexique 214 3 36 301
Zambie 3 3 10 16
Vietnam 93 3 65 44
Pakistan 14 3 11 101
Sri Lanka (2021) 3 2 5 40
Argentine 23 2 9 167
Ghana 4 2 10 31

Source : International debt statistics

D’autres pays pourraient suivre. Les réserves de change en mois d’importation sont un bon indicateur pour évaluer la situation d’un pays par rapport à sa dette extérieure. De manière générale, on considère qu’un pays doit posséder un volume de réserves de change lui permettant de faire face au paiement de la facture de 3 à 6 mois d’importation. Le tableau 2 montre bien, par exemple, que le Pakistan, dont la situation est devenue extrêmement critique après les terribles inondations de l’été 2022, est en grandes difficultés avec seulement 3 mois d’importation de réserves. Le Pakistan est l’un des pays qui a signé le plus d’accords avec le Fonds monétaire international (25 entre 1958 et 2024). L’Égypte et la Tunisie se trouvent également dans des situations critiques, proches d’un défaut de paiement.

Face à ces trois chocs arrivés en 2020 et 2022, les États en difficulté auraient pu mobiliser le changement fondamental de circonstances, qui est un argument de droit international, pour suspendre le paiement de leurs dettes. En effet, la baisse des recettes issues du tourisme et des importations dues à une guerre et à une pandémie mondiale ainsi que la hausse subite des taux d’intérêt, ne sont rien d’autre qu’un changement fondamental de circonstances. Cet argument juridique doit donc être mobilisé pour suspendre le paiement de la dette, ce qui permet de renverser la pression des emprunteurs vers les créanciers qui craignent alors de ne pas être remboursés. Ce renversement du rapport de force peut ensuite permettre aux États de renégocier leur dette, de réaliser un audit citoyen et d’en annuler une partie.


Notes

[1Voir Libor https://www.global-rates.com/fr/taux-de-interets/libor/ et Euribor https://www.euribor-rates.eu/fr/graphiques-euribor/ qui sont des indicateurs reflétant les taux d’intérêt pratiqués lors des prêts interbancaires au Royaume-Uni et dans l’Union européenne.

[2“Banque mondiale, Rapport sur la dette internationale 2024, © Washington, DC : World Bank. http://hdl.handle.net/10986/42444 License : CC BY 3.0 IGO.”

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