Comprendre la nouvelle crise de la dette au Sud [Partie 1]

17 février par Maxime Perriot


Claude Monet (French, 1840–1926), Branch of the Seine near Giverny (Mist), CC, https://www.artic.edu/artworks/16564/branch-of-the-seine-near-giverny-mist

Après la décolonisation, la dette a maintenu le joug colonial des puissances impérialistes sur le Sud Global. Au moment de la crise de la dette des années 1980, les États surendettés ont fait appel au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale qui, en échange de leurs prêts, ont imposé des politiques d’ouverture des économies, de privatisations, de réduction des dépenses sociales… Officiellement, les institutions de Bretton Woods demandaient à ces pays de réduire leurs dépenses pour qu’ils se désendettent. Officieusement, l’objectif était politique : rembourser les créanciers privés et intégrer un maximum de pays dans la mondialisation capitaliste, au profit des classes dominantes du Nord. Quarante années plus tard, nous vivons une situation similaire. D’où vient-elle ? Quel rôle jouent le FMI et la Banque mondiale ? Quels sont les régions ou pays les plus touchés ?



Commençons par une courte perspective historique. Depuis 1980, la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure des pays dits en développement a doublé tous les dix ans. Entre 1980 et 2023, elle a été multipliée par 19. Si le but du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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était de désendetter les États du Sud en les obligeant à réduire leurs dépenses – soit l’objectif affiché lorsque des politiques d’austérité sont menées – il est clair que l’échec est total.

Tableau 1 : Évolution de la dette extérieure des pays des Suds par région, en milliards de dollars US

Source : International debt statistic, World Bank.

Depuis 1970, le service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. extérieure, c’est-à-dire les montants payés chaque année par les États, les entreprises et les particuliers des pays dits en développement pour rembourser leurs dettes et payer les intérêts de créanciers étrangers, augmente (graphique 2). En 2023, plus de 971 milliards de dollars ont été payés par les États et par les acteurs privés du Sud global (hors Chine) à des créanciers étrangers. Bien souvent, le service de la dette publique dépasse le montant des budgets de l’éducation ou de la santé. Par exemple, en 2023, le service de la dette publique du Kenya était 5 fois plus élevé que le budget de la santé [1]. En Tunisie, le paiement de la dette est 4 fois plus important que le budget de la santé [2].

Graphique 1 : Évolution du service de la dette des pays des Suds hors Chine (en milliards de dollars US)

Source : Banque mondiale, International debt statistics

Comme la dette externe totale, la dette publique extérieure (due à des créanciers étrangers par les États ou les administrations publiques) des pays du Sud ne fait qu’augmenter, et ce dans toutes les régions, depuis les années 1970-1980.

Graphique 2 : Dette publique externe par régions (en milliards de dollars US)

Source : Banque mondiale, International debt statistics.

Chine exceptée, elle s’élève aujourd’hui à environ 3833 milliards de dollars pour l’ensemble du Sud global [3]. C’est énorme, et cela a des conséquences désastreuses en termes de remboursements et de conditionnalités Conditionnalités Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt. imposées par les institutions financières internationales.

Néanmoins, la dette publique extérieure totale des pays du Sud global ne représente que 10% de la dette publique des États-Unis. Autrement dit, la dette publique extérieure de 130 pays n’équivaut qu’à un dixième de la dette publique étasunienne. Elle représente également le même montant que la dette publique française. Dire qu’une annulation de la dette des pays du Sud mènerait l’économie mondiale à la faillite est donc totalement faux.

 Qui sont les créanciers de la dette publique des pays du Sud ?

Graphique 3 : Créanciers de la dette publique extérieure publique des Pays dits en développement, hors Chine

Source : Banque mondiale, International debt statistics

Au fil des années, les créanciers privés (banques, fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. , compagnies d’assurance, fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. ) ont pris une place prépondérante en tant que créanciers de la dette publique extérieure des pays du Sud global. Ils en possèdent presque la moitié. Le secteur multilatéral, qui se substitue souvent au secteur privé quand les pays ont des difficultés à rembourser, possède 37% de la dette extérieure publique des pays des Suds. Les prêts accordés par d’autres États ne représentent que 15% de ces créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). .

L’évolution vers une place plus importante des créanciers privés a des conséquences : ces derniers refusent généralement de participer aux réductions, ou restructurations de dette des pays des Suds. Dans le cas de la Zambie, qui a fait défaut sur le paiement de sa dette extérieure en 2020, il a fallu quatre années pour trouver un accord de restructuration avec les créanciers privés. Accord au rabais, car ces derniers ont négocié pour être, en fin de compte, davantage remboursés que les créanciers publics [4] (les autres États et institutions multilatérales, telles que le FMI).

 Le secteur privé ne fait pas exception

Le secteur privé des pays des Suds – et notamment les entreprises – s’endette considérablement auprès de créanciers extérieurs. Le secteur privé représente une part très importante de l’endettement extérieur global des pays dits en développement.

Graphique 4 : Évolution de la part privée et de la part publique du service de la dette extérieure (Pays des Suds hors Chine), 2023, en milliards de dollars US

Source : Banque mondiale, International debt statistics

Quand les taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
sont bas dans les pays du Nord, les créanciers, qui cherchent une meilleure rémunération, prêtent non seulement aux États des Suds, mais également aux acteurs privés. Quand les taux remontent au Nord ou quand les créanciers craignent pour leur capital (par exemple pendant la pandémie, face à l’incertitude de la situation économique), ces capitaux repartent au Nord, prêtent aux entreprises et aux États du Nord et réduisent leur présence dans le Sud global.

En résumé, on observe une hausse rapide et régulière de l’endettement privé et public du Sud global depuis les années 1980. Hausse qui rend ces pays et leurs entreprises vulnérables aux mouvements de capitaux toujours très volatils et aux conditionnalités exigées par les prêteurs publics en temps de crise. Ces dernières, souvent imposées par le Fonds monétaire international, sont de retour en force depuis 2020.

L’auteur remercie Pablo Laixhay et Éric Toussaint pour leurs relectures


Notes

[1Entraide & Fraternité, Renaud Vivien, Aline Farès, «  Dette du Sud : les banques peuvent-elles s’en laver les mains  ?  », 2023, https://entraide.be/publication/etude2023/.

[2Ibid.

[3Ici, nous incluons les allocations de droits de tirage spéciaux par le FMI dans les chiffres de la dette, comme le fait la Banque mondiale dans son rapport sur la dette internationale, “World Bank. 2024. International Debt Report 2024. © Washington, DC : World Bank. http://hdl.handle.net/10986/42444 License : CC BY 3.0 IGO.”

[4Debt justice, “Zambia reaches debt deal with bondholders”, mars 2024, https://debtjustice.org.uk/press-release/zambia-reaches-debt-deal-with-bondholders.

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