Argentine : le gouvernement d’extrême droite de Javier Milei s’attaque à la souveraineté alimentaire

28 février par Salomé Vuarant


Photo : Thérèse Di Campo

Chaque vendredi pendant plusieurs mois, nous publierons un article qui se trouve dans le nouvel AVP « Dette et souveraineté alimentaire ». Au programme ce vendredi, un article de Salomé Vuarant, Doctorante en sciences sociales et militante du réseau CADTM AYNA en Argentine.

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 Bilan après 100 jours de mandat

À l’heure où sont écrites ces lignes, une centaine de jours se sont écoulés depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei, le leader du Partido La Libertad Avanza (LLA) en Argentine. Il a été élu sur un programme constituant une attaque sans précédent contre les secteurs populaires et la classe ouvrière. Paradoxalement, son discours qui prétend éradiquer « la caste » et « les privilèges de la politique » démontre que son plus grand ennemi est en fait le peuple et non pas les « amis du pouvoir » qui restent confortablement installés dans leurs privilèges.

La faim, la pauvreté, le chômage, l’endettement et l’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donnée. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. incontrôlée font partie de son programme de gouvernement, qui génère une misère sans précédent dans l’histoire du pays et porte gravement atteinte à la souveraineté alimentaire.

 La faim n’attend pas, arrêtez l’ajustement !

La ministre du capital humain, Sandra Pettovello, a gelé le transfert des fonds destinés à l’aide sociale aux secteurs les plus défavorisés de la population. Le gouvernement a scandaleusement annulé les soupes populaires, arrêté l’assistance médicale aux patientes atteintes de maladies chroniques et aiguës, supprimé les plans d’assistance sociale tels que le programme Potenciar Trabajo, poussé les retraitées dans la misère avec des pensions proches du seuil de pauvreté… Avant l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement d’extrême droite, la souveraineté alimentaire, droit des peuples à choisir son alimentation et comment celle-ci est produite, était déjà sévèrement mise à mal. L’accès à une alimentation saine, de qualité et à des prix équitables fait cruellement défaut en Argentine et la politique de Javier Milei exacerbent gravement la situation.

La pauvreté dans le pays a atteint le chiffre alarmant de 57,4 % de la population en janvier dernier

Publié en février 2024, un rapport de l’Observatoire social de l’Université catholique argentine (UCA) indiquait que la pauvreté dans le pays avait atteint le chiffre alarmant de 57,4 % de la population en janvier 2024 (contre 49 % en décembre), un record. Cette augmentation drastique est principalement due à la dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. accélérée de la monnaie nationale (une dévaluation de 116 % dès l’entrée en fonction de Milei en décembre) et à une déréglementation extrême des marchés, qui ont provoqué une escalade des prix des produits de base, érodant considérablement les revenus et le pouvoir d’achat des classes moyennes.

Cependant, au-delà du plan gouvernemental désastreux qu’il met en œuvre, Milei construit son image grâce à l’élaboration d’un discours surréaliste, qui suscite maintes critiques, mais qui bénéficie tout de même d’un certain consensus social lui conférant une légitimité relative.

 Argentine « à vendre »

La présentation de la Loi fondamentale pour la liberté des Argentins (Ley bases para la libertad de los argentinos) - familièrement appelée Loi omnibus - visait, à travers un projet de loi de 349 pages, à modifier la Constitution nationale, et ainsi à graver la doctrine libérale dans le marbre.

Ce projet fut élaboré pour satisfaire les entreprises internationales et les groupes économiques nationaux liés à ce plan gouvernemental, parmi lesquels des familles emblématiques telles que la famille Macri, la famille Caputo et des proches de la chancelière Diana Mondino. Par le biais du plan « Argentine à vendre », l’objectif est d’accorder de grandes concessions commerciales aux « rois du marché », ou encore des avantages aux organismes de prêts internationaux tels que le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI).

Dans le cadre de ce projet de Loi fondamentale est orchestrée une réforme structurelle de l’État qui comprend un ensemble de mesures de flexibilisation du travail, de privatisation des entreprises publiques et des médias, de démembrement des ministères et des services gouvernementaux. Plus grave encore, elle vise à jeter les bases d’une mise en vente du pays, permettant le libre pillage des biens communs, dans des domaines stratégiques pour le monde des affaires, tels que le lithium, la pêche, les mégamines, la voie navigable Paraná-Paraguay, etc.

Avec ce paquet de réformes structurelles, la culture, la défense des droits humains, l’éducation publique, le financement des universités nationales et la recherche scientifique publique sont également menacés. Heureusement, ce projet de Loi omnibus a été stoppé à temps, mais le gouvernement n’a pas renoncé à son plan de réforme et entend l’imposer par d’autres moyens.

 Un ajustement soutenu par la répression

Quelques jours après son entrée en fonction, la ministre de la Sécurité et ancienne candidate à la présidentielle pour le parti Proposition républicaine (PRO), Patricia Bulrrich, a mis en place un protocole anti-piquets de grève, qualifiant de « délit » toute manifestation sociale au cours de laquelle il y a coupure de rues ou obstruction de la circulation. Voilà qui montre à l’évidence que l’ajustement féroce qui nous est imposé ne peut être maintenu qu’avec davantage de répression.

Ce protocole anti-piquets, qui viole le droit constitutionnel à la libre manifestation et à la mobilisation, a été lancé à une date douloureuse pour la République argentine, le 20 décembre 2023, jour de commémoration d’un épisode de répression ultraviolente contre des manifestantes, ayant causé la mort de 39 personnes en 2001. Ce même jour, un nombre surréaliste de forces de sécurité se déploya dans les rues de la capitale fédérale pour empêcher les mobilisations des organisations sociales à l’occasion de l’anniversaire de ces événements tragiques. L’appareil répressif est aujourd’hui plus fort que jamais et n’a pas peur de réprimer dans des contextes de pauvreté, de faim et de désespoir. Les mouvements sociaux s’unissent et déclarent que manger ne doit pas être un privilège.

 Conclusions

Au cours des 100 derniers jours, il est devenu plus qu’évident que la seule liberté défendue par le gouvernement de Javier Milei est la « liberté du marché ». Bien que nous soyons parfois gagnées par l’indignation face à la triste réalité que nous subissons, nous faisons également confiance à l’organisation populaire et collective.

Le « syndicat des travailleurs » est devenu très fort dans ce climat de harcèlement. La première grève générale du 24 janvier a été écrasante par sa capacité de réaction et d’adhésion massive. De même, la marche du 24 mars fut décisive dans sa dénonciation du négationnisme historique et du plan gouvernemental criminel d’appauvrissement des majorités populaires. Les leviers de la démocratie et de l’État fonctionnent toujours. En témoigne le contrepoids des pouvoirs exercés par le judiciaire et le législatif, empêchant l’approbation de la « loi omnibus » et l’application du DNU. Même si le gouvernement Milei veut détruire l’État et la démocratie, il y a encore des signes qui montrent que nous pouvons survivre aux lames de la tronçonneuse. L’organisation populaire et ouvrière est la solution. La souveraineté alimentaire est la proposition politique urgente et indispensable face à la faim et à la misère. Traçons ensemble la voie des alternatives.


Salomé Vuarant

Doctorante en sciences sociales et militante du réseau CADTM AYNA en Argentine.